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Auxiliaires et Intégration dans l'Empire romain

Adrien Tondeur/ Sébastien Lemoine/ Jérôme Marty

Le rôle des légions était de mener les grandes batailles pour assurer l'expansion des territoires de Rome. Pour s'assurer la victoire, les Romains ont toujours compté sur des troupes alliées - puis provinciales - pour compléter leurs effectifs : les levées des contingents indigènes étaient courantes lors des campagnes, par souci de facilité, et parce qu'elles étaient adaptées aux conditions de guerres locales. C'est ainsi que César s'appuya sur des fantassins, des cavaliers et des marins gaulois ou germains durant la guerre des Gaules, ou sur des soldats hispaniques ou africains dans les conquêtes qui suivirent. Précieux pour leurs renseignements et efficaces de part leurs spécificités, ces alliés n'en restaient pas moins une arme à double tranchant, nécessaire mais dangereuse, si l'on considère les nombreuses trahisons rapportées dans les récits.
Des auxilia régulières, c'est-à-dire des troupes provinciales en uniforme, héritières des alliés républicains, furent créées dés le début de l'Empire : elles étaient payées par Rome et soumises à la même discipline que les légions, mais pour un service plus long (25 ans, contre 20 ans pour les légions). Ces hommes, membres d'unités permanentes, étaient des soldats de carrière comme les légionnaires. Pendant certains conflits, notamment les guerres civiles, des levées ponctuelles venaient renforcer les forces en présence, mais leur manque d'expérience, de discipline et d'entraînement, amenaient généralement leur dissolution à la fin des troubles.
A partir des Ier et IIe siècles ap. J.-C., l'armée romaine limita ses grandes conquêtes pour se fixer le long des frontières de l'Empire, appelées limes. Dans ce cadre défensif, les cantonnements légionnaires se situaient plus en retrait par rapport aux camps auxiliaires, contrairement aux périodes précédentes, où tous étaient regroupés. Ces derniers étaient répartis de manière régulière le long des limites naturelles (fleuves, reliefs, ...) ou fortifiées (vallum de Bretagne ou d'Afrique) du monde romain (certaines provinces, comme en Orient, ne nécessitaient pas de grands renforts de troupes à cause des alliances qui existaient entre Rome et ses « Etats clients »). Leurs garnisons étaient principalement chargées de la surveillance des troupes ennemies.

Nature et spécificités des unités auxiliaires

La composition des auxilia :

Dans ce dispositif, on distinguait deux types d'unités principales : les cohortes, unités d'infanterie divisées en six ou dix centuries, et les alae, corps de cavalerie composés de 16 à 24 turmae (régiments de cavalerie). Elles pouvaient être ainsi quingenaria (500 fantassins ou cavaliers) ou milliaria (800 fantassins ou cavaliers), mais le nombre réel de soldats de chaque troupe devaient certainement différer de ces effectifs théoriques. De manière générale, les premières étaient commandées par un préfet, les secondes par un tribun.
Mais il existait en parallèle des cohortes mixtes, les cohortes equitatae, composées d'une cohorte de fantassins et de quelques turmae plus légèrement équipées. Il ne faut pas non plus oublier les fantassins de marine, souvent recrutés dans les cités maritimes de l'Empire (en Egypte par exemple). D'autres troupes utilisaient des armes particulières, comme celles d'archers orientaux, de frondeurs baléares, ... et venaient généralement se juxtaposer aux corps précédemment cités.
Les numeri apparaissent plus tardivement. Ils semblerait s'agir de troupes levées localement, pour des besoins ponctuels, et qui gardaient leurs caractéristiques propres. Ils pourraient être les successeurs de nos auxilia devenues professionnelles et permanentes.



(dessin de Jérôme Marty)

Le recrutement des auxilia :

En dehors des campagnes qui englobaient des soldats d'origines diverses, il semblerait que la politique romaine de recrutement - une fois les troupes fixées sur le limes - se soit basée sur un principe de proximité, et que les régions où étaient effectuées les levées restaient relativement proches des champs d'opérations. Ainsi, on peut constater une prépondérance des levées en Germanie romaine et dans le Nord de la Gaule en ce qui concerne le Rhin, de troupes bretonnes locales le long du mur d'Hadrien, ... Et même si les éloignements étaient possibles, il s'effectuaient sur la longue durée.
L'un des principes des légions, la mobilité, s'appliquait également aux auxiliaires.

Nomination des auxilia :

Les contingents auxiliaires tiraient leur nom de la province (cohors Aquitanorum, Gallorum ou Belgarum, ...), du groupe ethnique ou de la cité dont ils étaient issus (cohors Nerviorum, Lingonum, Morinorum, Biturigum, ...), parfois du premier imperator qui les commandaient ou de l'empereur à l'origine se leur création (c'est surtout le cas des ailes de cavalerie : ala Indiana, Frontoniana, Sulpicia, ...), ou encore d'une compétence à manier certaines armes (Sagittarium).

Le brassage ethnique après les guerres civiles de 69 ap. J.-C. :

Si aux premiers temps de l'Empire l'origine des effectifs restaient la même au sein des corps de troupes, la participation de nombreuses unités auxiliaires aux conflits qui eurent lieu lors de l' « année des quatre empereurs » amena une forte répression de la part de Vespasien, qui prit finalement le pouvoir. En effet, à partir de son règne s'est opéré un grand brassage des troupes d'origines indigènes et une volonté de parer à de nouvelles révoltes ethniques. Ainsi, les nominations des différents corps perdit son sens premier, et les nombreux témoignages épigraphiques nous révèles des cohortes et des ailes composées de soldats d'origines diverses.

La étapes de la romanisation :

De la culture indigène à la culture romaine :

Les premières unités auxiliaires, héritières des alliés de la République, se battaient avec leurs propres méthodes de combats, leurs propres uniformes, avec à leur tête leurs propres princes ou chefs. C'est ainsi que l'on retrouvait de nombreux Gaulois dans la cavalerie d'Auguste, qui tenait à préserver les avantages de la culture celtique dans ce domaine. Mais très vite, la volonté de l'Empire à utiliser l'armée comme moyen d'intégration des populations conquises amena une romanisation progressive et adaptée des auxilia. Cela passait avant tout par l'intégration des chefs de tribus dans la caste des officiers de carrière, qui adoptaient la tria nomina et le mode de vie romain. Ils servaient ainsi d'exemples pour le reste des soldats.
Et même s'il existait sûrement une volonté d'intégrer les provinciaux de la part de Rome, pour s'assurer leur loyauté, la romanisation semble avoir été une question de choix et d'adoption volontaire de la part des soldats auxiliaires (avis personnel, à la vue de la persistance de certaines coutumes indigènes).
Les Romains avaient en effet raison de s'inquiéter : n'oublions pas que le Germain Arminius, vainqueur de Varus lors de la bataille Teutoburg en l'an 9 ap. J.-C. où trois légions et autant d'auxiliaires furent massacrés, était un ancien auxiliaire de l'armée romaine, devenu même citoyen romain ! Il existait encore d'autres cas chez les Gaulois (Sacrovir, Civilis, Sabinus...), ou des nobles et citoyens romains se révoltèrent avec leurs cohortes contre l'empereur, et furent vite réprimées ! Mais il s'agissait avant tout d'une opposition à une politique ou une attitude impériale plutôt qu'à l'élément romain. La romanisation poursuivait donc son chemin. Car l'histoire guerrière de Rome regorge entre autres de nombreuses anecdotes concernant la bravoure des Gaulois servant dans l'armée « romaine » jusqu'au IVe s. ap. J.-C., et plus tardivement encore (exemple du Siège d'Amida évoqué par Marcellin) .
Mais malgré tout, ces soldats et cavaliers étaient encadrés, à côté des chefs romanisés, par des centurions, et plus haut par des tribuni et des praefecti, qui était souvent d'origine romaine (d'ailleurs, les ordres n'étaient-ils pas donnés en latin, autre facteur d'encadrement?). Seuls les Bataves gardaient l'antique privilège d'être menés par leur propre chef. Toutefois, il semblerait que vers le début du IIe s. ap. J.-C., des soldats sortis du rang pouvaient accéder au commandement d'une centurie. Le rôle de ces officiers étaient donc de faire le lien entre la discipline romaine et les spécificités indigènes pour lesquelles les auxilia étaient employées.
A ce propos, ajoutons que les auxiliaires, au contact des légions, suivaient les mêmes entraînements et géraient leur quotidien de la même manière. Au programme : marches forcées, équitation, natation, pratiques des différentes armes (l'arc notamment), entretien du camp, ... pour parer à la lassitude de la vie de soldat ; phénomène d'autant plus présent pendant ces longues années de surveillance du limes.

L'armement « romanisé » des auxilia :

Comme autre facteur d'intégration, nous pouvons aussi mettre en évidence l'équipement des soldats, révélé par les nombreuses découvertes épigraphiques et archéologiques : il semblerait en effet que pendant le règne d'Auguste, ces troupes reçurent de nombreux équipements des anciennes légions qu'il licencia progressivement après sa victoire sur Antoine et Cléopâtre. Il licencia ainsi en sept ans la moitié des légions existantes en 20 av. J.-C. (Ceci reste une supposition de notre part, car aucun texte, à notre connaissance, ne mentionne ces faits). Ainsi, les anciens clivages légionnaires/auxiliaires tombent petit à petit, et il devient courant de retrouver au sein de leurs campements respectifs des armes et des équipements du même type, comme le gladius ou le cingulum, autrefois considérés comme la seule marque des légions. Pour tous, la composition du paquetage (casques, cottes de maille, ...) était au départ retenu sur la solde, et son entretien restait au frais des soldats.
Cependant, il faut remarquer la persistance des vêtements civils indigènes, comme les braies, les manteaux et les tuniques en laine (notamment chez les Gaulois, Germains, et Bretons, ...), portés en complément de l'armement « romain », et adoptés même par les légionnaires. Il s'agissait certainement d'une nécessité, compte-tenu du climat de certaines parties du limes, preuve que l'intégration résultait finalement d'emprunts respectifs, pour un meilleur confort. (avis personnel)

La récompense suprême : la citoyenneté romaine :

A la fin de leur service, les auxiliaires recevaient la récompense suprême : l'accès à la citoyenneté romaine, pour eux, leur femme et leur descendance, accompagnée d'autres avantages (les auxiliaires gardaient en effet l'antique privilège de pouvoir être mariés ou de se marier durant leur service. Tous vivaient dans la sphère d'influence du camp, ce qui favorisait le développement des vici). Cette distinction était accordée par le don de diplomata militaria, des tablettes de bronze attestant la fin du service et les privilèges ui en découlaient. Parfois, des unités entière recevaient le titre de Civium Romanorum, après de nombreuses années de bons et loyaux services. Mais il existaient un statut intermédiaire : celui de Civium Latinarum, c'est-à-dire la civitas sine suffragio (« citoyenneté sans suffrage »). Des troupes, comme par exemple certaines cohortes Treverorum, avaient obtenu ce titre, certainement lié aux nouveaux droits de leur cité d'origine, Augusta Treverorum.


Diploma


Le syncrétisme religieux :

L'armée romaine était un exemple de diversité culturelle et religieuse, et les emprunts aux différentes civilisations côtoyées étaient courants. Ainsi, à côté des grandes divinités du Panthéon romain (Jupiter, Mars, Mercure, Minerve, Apollon, ...) étaient adorées des dieux et des déesses d'origines provinciales ou de provenances lointaines (Mithras, Hercules, ...). Mais en parallèle à cela s'était opérée un syncrétisme, un mélange des religions, qui amenait de nombreuses assimilations entre les dieux romains et locaux, de part la ressemblance de leurs attributions. Il arrivait même parfois que des dieux provinciaux aient leur propre temple à Rome, comme par exemple la déesse Epona.

Le rôle des auxilia dans le dispositif romain : l'exemple des auxiliaires d'Agricola.

L'intégration de ces auxiliaires était telle que leur importance dans le dispositif romain n'était plus à démontrer, et que les exploits de chacun retentissaient autant que la gloire de la légion romaine :
Prenons cet exemple : en 77 ap. JC, sous le règne de Vespasien, le général Agricola, beau-père de Tacite, fut chargé de la pacification de la Bretagne. Après avoir entériné toutes tentatives de rebellions, il décida d'envahir l'île de Mona (Anglesey, dans la mer d'Irlande), expédition au cours de laquelle des auxiliaires Tongres et Bataves complétaient l'effectif des légions en utilisant leurs compétences propres, et se distinguèrent par leur bravoure : « Comme il arrive dans toutes les improvisations, les bateaux manquaient ; l'ingéniosité et la fermeté du chef [Agricola] réalisèrent la traversée ; il choisit avec grand soin des auxiliaires, auxquels il fit déposer leurs bagages, et ces hommes, qui connaissaient les passages guéables et étaient accoutumés, par tradition nationale, à nager en se dirigeant par eux même avec armes et chevaux , furent lancés par lui si soudainement que les ennemis, stupéfaits, qui attendaient une flotte, des bateaux et le flot, crurent qu'il n'y avait rien qui fut insurmontable ou redoutable à des gens qui venaient de cette façon au combat. Ainsi, ils demandèrent la paix et livrèrent l'île, ce qui rendit Agricola célèbre et lui fit la réputation d'un grand homme car, au moment où il était sur le point d'entrer dans sa province (Agricola avait alors 40 ans) et à se faire rendre les honneurs, il avait préféré l'effort et le danger » (Tacite, Vie d'Agricola, XVIII, 5-6).
Après la mort de Vespasien, en 79 ap. J.-C., et sous l'autorité des empereurs Titus (79/81), et plus tard Domitien, Agricola, afin de protéger les contrées bretonnes déjà conquises, porta la guerre jusqu'en Calédonie (Ecosse) et en Hibernia (Irlande). En 83 ap. J.-C., il remporta sur les premiers une victoire importante, au pied du mont Graupius. Lors de la bataille, le général disposa ses troupes comme de la manière suivante : huit mille auxiliaires d'infanterie Tongres et Bataves furent placés au centre du champ de bataille prévu, ainsi que trois mille cavaliers, qui devaient se tenir prêts à être déployés aux deux ailes, les légions, elles, restaient en position d'attente. « Honneur sans pareil de la victoire si l'on combattait sans verser le sang romain, et pour intervenir en cas de secours si les premiers assauts étaient repoussés » (Tacite). Les Calédoniens, très nombreux aux dires de Tacite, se positionnèrent en haut d'une colline. Agricola étira alors ses troupes, craignant d'être attaqué sur les flancs, renvoya son cheval et marcha avec ses auxiliaires au devant de l'ennemi. Les buccins sonnèrent, et les auxiliaires lancèrent leurs javelines. L'ennemi tenta d'esquiver et de riposter. Tout à coup, Agricola donna l'ordre à quatre cohortes Bataves et à deux cohortes Tongres de sortir leur glaive et d'engager le corps à corps. Les guerriers Calédoniens et Bretons, armés de boucliers courts et de longues épées, ne parvenaient pas à répondre à ces attaques : « Dès que les Bataves se mirent à frapper dans tous les sens, à donner des coups de bosse avec leur bouclier, à labourer les visages et, une fois abattu l'adversaire qui se trouvait à leur niveau, ils se mirent à progresser en ligne vers les collines ; les autres cohortes, entraînées par l'exemple et l'élan des premières, abattirent elles aussi les hommes qu'elles avaient devant elles » (Tacite, Vie d'Agricola, XXXVI,2). Les autres Bretons restés sur les hauteurs attaquèrent les légions en leur envoyant des chevaux fous et des chars à faux sans conducteur avant de charger eux-mêmes. Agricola envoya alors sa cavalerie pour les prendre à revers. La victoire fut ainsi acquise. Les barbares vaincus, selon Tacite, brûlèrent leurs villages, tuèrent leurs femmes et enfants, afin qu'ils ne soient pas vendus comme esclaves.
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En définitive, l'édit de Caracalla, promulgué en 212 ap. J.-C., accordant la citoyenneté à tous, n'est-il pas une conséquence logique de la romanisation progressive des provinces ? Il est vrai qu'il est dès lors difficile de concevoir la permanence du statut d'auxilia. Mais l'épigraphie nous révèle cependant une continuité dans la nomination et la considération de ces unités, et on est alors en droit de se questionner sur l'impact réel de cette loi. (avis personnel).






Sources : Dion Cassius, Tacite et Végèce.